Réflexion mondiale, action locale : perspectives de l’atelier des jeunes militant(e)s de l’IE

Je suis un jeune enseignant venu du New jersey. Cela fait maintenant plus de sept ans que j’enseigne dans une classe. Cet été, je me suis rendu dans sept villes différentes pour participer à une dizaine de conférences. Nous avons engagé des discussions extrêmement denses à propos de la justice raciale au sein de l’éducation, de la construction progressive du mouvement, du développement du leadership, et bien plus encore. L’expérience la plus puissante aura été la possibilité de représenter une fois dans ma vie la NEA au Sommet des jeunes militant(e)s, organisé par l’Internationale de l’Education (IE) à Bruxelles, en Belgique.

A mon arrivée dans la ville, j’ai préféré marcher jusqu’à mon hôtel afin de pouvoir prendre un bol d’air frais après huit heures de trajet. Valises à roulettes... noms de rues en français... ruelles sinueuses... sans wi-fi, pas de Google Maps. J’ai immédiatement regretté ma décision. Mais en cours de route, j’ai eu l’occasion de voir des endroits à l’écart des grands centres touristiques. Les imposants quartiers de la ville me faisait penser à une version européenne de Washington Heights à New York, le mofongo en moins. Je me suis demandé « A quoi peuvent bien ressembler les écoles dans ces quartiers ? ».

Au cours du Sommet, j’ai eu l’occasion d’avoir des échanges avec 50 jeunes éducateurs/trices syndicalistes en provenance de 30 pays. Nous avons discuté de toute une série de thématiques, depuis leMouvement mondial pour la réforme de l’éducationjusqu’auxObjectifs de développement durable(ODD). Outre le contenu de nos discussions, cette expérience m’a permis de partager un repas, d’échanger des idées et de participer à la construction de la communauté au-delà des limites imposées par nos différences linguistiques et culturelles. Chacun(e) analyse le monde au travers de son propre prisme, élargissant ainsi la notion de « diversité » au sein de la communauté mondiale.

Nos collègues de nombreux pays « développés » nous ont expliqué les normes qui régissent leurs systèmes éducatifs : respect, prestige et rémunération des enseignant(e)s. Nos collègues de nombreux pays « en développement » nous ont décrit leurs combats quotidiens et mis en lumière les victoires qui n’auraient jamais pas pu être possibles sans l’action collective. Un nombre incalculable de perspectives réunies en un seul lieu.

Le premier soir, un frère m’a décrit le degré de violence qui gangrène son pays d’origine, me faisant part de cette vérité acerbe : « Si tu t’engages en politique, il te faudra choisir entre les armes ou l’argent ». Notre conversation s’est perdue dans les méandres de ses aspirations politiques. Je lui ai demandé : « Comment pourras-tu conserver ton intégrité au sein d’un système corrompu et pourquoi risquer ta vie ? ». Il a répondu à mes deux questions par une seule réponse toute simple : « Les gens ».

La deuxième soir, nous avons toutes et tous été invité(e)s à partager un bol de kava, la boisson nationale des Fidji préparée à partir des racines du poivrier. L’effet était légèrement anesthésiant, comme la novocaïne chez le dentiste. Totalement légal... J’ai vérifié. Nous voilà donc assis(e)s en cercle dans cette chambre d’hôtel, avalant tour à tour une bonne lampée de ce breuvage en prononçant le mot « Bula ». Un peu comme « Santé ! » après avoir vidé son verre. Nous avons expliqué ce que nous avions appris au cours de la journée, emplissant la pièce de nos rires.

Au cours de notre dernière soirée festive, une sœur a décidé, en toute sérénité, de ne pas dîner. Elle a déclaré poliment mais fermement qu’elle n’avait pas faim. Animé d’une curiosité à la fois sincère et inquiète, le groupe a cherché à connaître les raisons de sa décision. Au final, elle s’est confiée. Il ne s’agissait ni de faire preuve d’une quelconque audace ni d’un manque d’argent. Tout simplement, dans son for intérieur, cette sœur ne pouvait justifier de dépenser l’équivalent de six mois de salaire dans son pays.... pour un seul repas.

J’ai été reconnaissant d’avoir eu accès à cette kyrielle d’exemples qui m’aideront à mieux faire comprendre la situation mondiale à mes élèves.

En tant que professeur d’histoire, je connaissais le passé impitoyable de la Belgiquevia le roi Léopoldet le peuple africain. A l’instar desEtats-Unis,l’accumulation de richesses issues de l’exploitation coloniale a même offert aux pays « développés » le luxe de pouvoir prendre des initiatives pour réduire la pauvreté et contribuer au développement durable. Pourtant, durant ce sommet, ce groupe international de jeunes militant(e)s syndicaux/ales a élaboré des stratégies pour s’organiser en faveur desdroits de la femme,de lajustice environnementaleet de l’éducation équitable. C’est ainsi que l’IE a semé les graines du changement.

J’ai vécu une expérience profonde d’apprentissage qui a renforcé mon sens de notre humanité commune. Nous étions toutes et tous des éducateurs/trices uni(e)s par les racines de notre famille syndicale. Chaque personne nous a offert les fruits de sa passion, de sa culture et de son esprit. Ces expériences ont aidé les jeunes comme moi à devenir des leaders dans leur classe.

Depuis, nous avons été témoins deviolences à Charlottesville,decoulées de boue au Sierra Leone, de cyclones dans les Caraïbes,deviolations des droits humains aux Philippines,d’atteintes aux droits de la femme,de l’explosion des disparités entre riches et pauvres, et j’en passe. Le monde a besoin d’éducateurs/trices publics/ques passionné(e)s, de dirigeant(e)s syndicaux/ales qui n’ont pas froid aux yeux et d’une jeunesse plus progressiste que jamais. #thinkglobalactlocal

Certains noms et lieux ont été volontairement omis pour protéger l’identité des personnes qui nous ont confié leur histoire.

Remarque : il s’agit du troisième et dernier épisode de la série « Réflexion mondiale, Action locale : Héritage »www.thesoulera.com. SOUL Era est un blog racontant l’histoire de trois jeunes éducateurs/trices de couleur aux Etats-Unis, éduquant, organisant et inspirant les jeunes avec lesquels ils travaillent. SOUL est l’acronyme de « Servants Organizing Underground Legends » (voirPartie 1et2).


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Gabriel A. Tanglao

Fier d’être américano-philippin, fils d’une infirmière syndicaliste et pur produit des écoles publiques américaines, Gabriel reste un éducateur profondément enraciné dans le militantisme syndical. Il enseigne actuellement le Programme d’Excellence et les cours Advanced Placement en Histoire des Etats-Unis aux Bergen County Vocational Technical Schools (BT), Teterboro, New Jersey. Outre l’enseignement, il a été conseiller auprès du National Social Studies Honor Society, de la Modélisation des Nations unies (MNU), ainsi que mentor STEM contribuant à la préparation de la prochaine génération d’étudiant(e)s leaders. Actif au sein de son syndicat, Gabriel a contribué au développement des capacités aux niveaux local, régional et national en développant les réseaux, en encourageant le recrutement de membres et en coordonnant les formations en leadership. Gabriel est titulaire d’un Master en économie de l’éducation et entrepreneuriat délivré par l’Université de Delaware, d’un Master en enseignement et d’un Bachelor en Sciences politiques de la Pace University.

 

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