#EI25: « Les Mères de la Place de Mai, le peuple les embrasse », par Lily Eskelsen García

Parfois, lors d’une réunion internationale, ce qui nous touche n’est pas ce qui est inscrit à l’ordre du jour, mais ce qui se passe dehors, dans la rue. Parfois, c’est le terrible courage de petites grands-mères fragiles que rien n’arrête et qui montrent à tous les défenseurs/euses de la justice sociale ce que nous devons faire, comment nous devons vivre.

J’ai réellement pensé que je risquais d’être écrasée. Roberto Baradel, l’un des principaux dirigeants du SUTEBA, le syndicat du personnel de l’éducation à Buenos Aires, me serrait la main comme un étau et je tenais fermement la main de mon mari Alberto, qui tenait son appareil photo tout aussi solidement. Nous nous faufilions au milieu de milliers et de milliers de manifestant(e)s passionné(e)s sur la Plaza de Mayo,où se dresse la Casa Rosada, le palais présidentiel, aujourd'hui protégé contre ces manifestations par des barricades. Nous savions que si nous nous lâchions, nous serions perdus dans cette mer de manifestant(e)s.

Je me trouvais à Buenos Aires pour assister à une réunion régionale de l'Internationale de l’Education. Je suis l’une des vice-président(e)s régionaux/ales et j’étais honorée de participer à plusieurs manifestations. Mais ce défilé ne faisait pas partie du programme officiel. Roberto m’a demandé si je savais qui étaient Las Madres de la Plaza Mayo (les Mères de la Place de Mai). J’en avais évidemment entendu parler. Dans les années 1970 et 1980, alors que l’Argentine était dirigée par une junte militaire, les personnes qui critiquaient le gouvernement « disparaissaient ». Elles étaient enlevées, torturées et assassinées. Leurs corps étaient jetés dans des tombes anonymes ou balancés dans l’océan depuis des avions lors des « vols de la mort ».

Le 30 avril 1977, une douzaine de mères dirigées par Azucena Villaflor se sont rendues sur la Plaza de Mayo et sont restées debout devant le palais présidentiel. Elles portaient des photos de leurs enfants adultes « disparus » autour du cou. Elles défilaient devant la Casa Rosada, bras dessus bras dessous. Ces femmes ordinaires, sans fortune, sans statut, sans même le droit de clamer la vérité, venaient chaque semaine défiler pour protester, réclamer justice et faire honte à leur gouvernement sans scrupule. D’autres personnes ordinaires ont suivi leur exemple et ont commencé à rejoindre les marches hebdomadaires pour réclamer justice. Elles ont dressé une liste et acheté un espace publicitaire dans un journal pour publier le nom des Disparu(e)s.

La nuit où l’annonce a paru, Azucena Villaflor a été enlevée à son domicile, torturée et son corps n’a jamais été retrouvé. Le gouvernement pensait que cette mort cruelle intimiderait les autres et mettrait fin aux marches de protestation.

Rien ne s’est arrêté. Trente-neuf ans plus tard, le gentil géant Roberto m’a tiré par la main et m’a fait traverser cette foule dense pour m’amener à l’endroit où les mères survivantes préparaient leur 2.000e marche hebdomadaire consécutive. La peur n’a pas pu les faire reculer. La violence n’a pas pu les réduire au silence. Même leur propre chagrin n’a pas pu les vaincre. Ces guerrières invaincues portant des foulards blancs, quelques-unes soutenues par d’autres manifestant(e)s, attendaient calmement et patiemment sous une petite tente de s’appuyer sur le bras de volontaires et de s’avancer comme les symboles vivants que l’injustice doit être combattue et que des gens ordinaires peuvent s’organiser et vaincre.

Grâce à leur inlassable persévérance, le gouvernement a été pressé d’apporter des réponses par la communauté internationale. De hauts responsables militaires ont été poursuivis, reconnus coupables et condamnés pour leurs crimes. Les enfants nés de femmes disparues dans des prisons où la torture était pratiquée ont été volés et donnés à des familles choisies après l’assassinat de leur mère. Les Madres ont réussi à identifier des centaines de ces enfants.

Roberto a dû convaincre les volontaires qui protègent les Mères de me laisser entrer dans la tente pour les rencontrer. Le fait qu’ils m’aient laissé entrer démontre le militantisme et la confiance qu’ils ont en Roberto. J’ai deux fils adultes. Je ne peux imaginer ce que je ferais si mon gouvernement me les enlevait. Les larmes me sont montées aux yeux en pensant à cette douleur, mais c’était aussi des larmes de fierté pour la force de ces femmes magnifiques. La plus jeune des Madres restantes a aujourd’hui 87 ans. Il n’y aura pas de 3.000e anniversaire auquel les mères du début défileront. Mais la Plaza de Mayo sera comble. Les fils et les filles, les petits-enfants et des étrangers/ères comme moi viendront. Leurs enfants perdus ne rentreront pas à la maison, mais Las Madres ont créé une organisation de défenseurs/euses passionné(e)s de justice sociale, qui se battent pour les pauvres et les démuni(e)s, pour les enfants d'aujourd'hui qui pourraient être perdus d’une autre manière.

Le pouvoir des Madres est une leçon universelle. Des femmes dépourvues de droit, frêles et pleurant la perte la plus douloureuse qui soit se sont levées. Leur témérité a inspiré d'autres personnes. Leur persévérance a conduit les meurtriers devant la justice. Leur vision est tellement claire qu’elle leur survivra.

Alors qu’elles quittaient la tente et commençaient à défiler pour la 2.000e fois devant la Casa Rosada, leurs milliers d’enfants et de petits-enfants, leurs ami(e)s adopté(e)s et des étrangers/ères marchaient à leurs côtés sur la Plaza de Mayo. Nous avons crié en leur honneur:

Las Madres de la Plaza ¡el pueblo las abraza! Mères de la Place, le peuple vous embrasse!

Ce n’est pas un slogan. C’est un rappel de ce que nous devons faire lorsque les injustices que nous rencontrons semblent insurmontables et que les forces qui nous font face paraissent toutes puissantes. Rappelez-vous de Las Madres. Embrassez-les. Marchez avec elles. Elles nous montrent le chemin.

Le 26 janvier 1993, l’Internationale de l’Education naît de la fusion de la Fédération Internationale des syndicats libres (IFFTU) et de la Confédération mondiale des organisations de la profession enseignante (WCOTP). A l’occasion de son 25e anniversaire, une série spéciale de blogues #IE25, sera publiée tout au long de l’année. Elle mettra en avant les voix et réflexions de syndicalistes, militant(e)s de l’éducation, organisations partenaires et ami(e)s, revenant sur les combats et accomplissements passés dont l’organisation a tiré force et inspiration en vue de s’attaquer aux défis présents et futurs auxquels sont confrontées l’éducation et la profession enseignante. Si vous souhaitez contribuer à cette série de blogues, veuillez écrire à [email protected].


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Lily Eskelsen García

Lily Eskelsen García est la Vice-présidente régionale de l’IE pour l’Amérique du Nord et les Caraïbes et la Présidente de la National Education Association, qui compte trois millions de membres. Elle a enseigné pendant 20 ans en tant qu’institutrice primaire dans des écoles publiques et dans des écoles spécialisées pour les enfants sans abri. Elle a commencé sa carrière dans l’éducation en tant que travailleuse dans une cantine scolaire et a payé ses études en chantant de la musique folk, ce qui ne la nourrissait pas. Lily et son époux, Alberto García, sont les auteurs d’un livre bilingue « Rabble Rousers: Fearless Fighters for Social Justice ». Ils ont reversé tous les produits de la vente de ce livre pour aider les « Dreamers » (« rêveurs » en français), ainsi que sont appelés les jeunes migrant(e)s sans papiers luttant pour être reconnues par le gouvernement américain.

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