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« L’enseignement et la formation techniques et professionnels : capacités et justice sociale », par Leesa Wheelahan.

Qu’est-ce que l’enseignement et la formation techniques et professionnels (EFTP) et à quoi servent-ils? Il s’agit d’une question à laquelle il peut être difficile de répondre compte tenu de l’existence de nombreuses divergences sur ce qu’ils font, ce qu’ils devraient faire, qui devrait les financer et comment ils devraient être dispensés et s’ils devraient être dispensés dans les établissements scolaires ou dans les institutions postscolaires de l’EFTP (ces deux cas de figure existent selon les pays). En revanche, le rôle des écoles et des universités pourrait, dans les grandes lignes, faire l’objet d’un consensus, même si ce point serait contesté.

L’Internationale de l’Education (IE) insiste sur le fait que l’EFTP jouent un rôle essentiel dans la promotion de la justice sociale et du développement économique et social durable et inclusif. L’IE nous a chargé de réaliser une étude afin d’examiner à quoi ressembleraient l’EFTP et ce qu’ils pourraient faire s’ils adhéraient au concept de croissance humaine, plutôt qu’aux notions étroites de capital humain.  Nous avons à ce jour réalisé des études de cas approfondies sur l’Australie, l’Angleterre et Taïwan dans le cadre de la première étape du projet et rendrons compte de ces études de cas à l’occasion de la Conférence de l’IE sur l’enseignement postsecondaire, supérieur et la recherche qui aura lieu en novembre à Taïwan.

L’approche des capacités a guidé notre réflexion sur le rôle de l’EFTP et sur celui qu’ils devraient avoir. L’approche des capacités a été mise au point par le lauréat du prix Nobel et économiste Amartya Sen et le philosophe Martha Nussbaum. L’approche des capacités est largement employée pour déterminer à quel point les politiques sociales aident les groupes défavorisés à accéder aux opportunités (et aux ressources dont ils ont besoin à cette fin) qui leur permettront de faire des choix sur la façon dont ils mèneront leur vie, qui et comment ils aimeront, et de mener la vie qu’ils jugent bonne. L’approche des capacités sous-tend l’Indice de développement humain des Nations Unies.

Le choix de l’approche des capacités a été fait par opposition aux politiques publiques qui mettent l’accent sur le rôle de l’EFTP comme que fournisseur d’une main d’œuvre qualifiée afin de satisfaire les besoins immédiats du marché du travail. Ces politiques reposent sur la théorie du capital humain qui établit une ligne directe entre investissement dans les compétences et résultats positifs en termes de marché du travail. Pourtant cette théorie n’est pas valable. Les approches étroites du capital humain n’ont pas été en mesure de trouver une solution au chômage et à l’inadéquation des compétences, ni à la pénurie d’emplois de qualité pour de nombreuses personnes, en particulier dans les pays à bas et moyens revenus.

Les institutions publiques et les enseignant(e)s de l’EFTP sont souvent accusés d’être à l’origine de la situation car ils n’enseignent pas le « bon » type de compétences recherchées par les employeurs. Les enseignant(e)s et les syndicats d’enseignants ne sont toutefois souvent pas consultés ou directement exclus des processus de prise de décisions relatifs à l’EFTP et ses programmes, tandis que parallèlement des programmes étroits et influents leur ont été imposés, leurs institutions ont fait l’objet de coupures budgétaires et leur secteur a été soumis à la marchandisation et à la privatisation.

L’EFTP sont particulièrement vulnérables face aux politiques de privatisation du fait de leurs liens avec le marché du travail. Il s’agit par ailleurs du secteur éducatif le plus privatisé et celui qui a le plus subi la marchandisation. C’est le seul secteur de l’éducation pour lequel une réduction des coûts de l’enseignement par étudiant(e) est considéré comme synonyme d’efficience et non comme une menace vis-à-vis de la qualité de l’enseignement comme cela serait le cas dans les établissements scolaires et l’enseignement supérieur.

Les enseignant(e)s de l’EFTP ont une compréhension plus globale du rôle que devrait le secteur. Interrogés dans le cadre d’une enquête menée au cours du projet, des enseignant(e)s d’Angleterre, d’Australie et de Taïwan ont identifié les deux objectifs les plus importants de l’EFTP comme étant le développement des étudiant(e)s en tant que citoyen(ne)s actifs/ives dans la vie de leur communauté et la société, et la préparation des étudiant(e)s à leurs rôles en tant que travailleurs/euses.

Nous avons étudié, par le biais de notre recherche, le rôle que peuvent jouer les institutions de l’EFTP en tant qu’institutions « d’ancrage » de leurs communautés afin de soutenir le développement économique et social régional, socialement inclusif et durable. Plutôt que de limiter leur action à la satisfaction des besoins existants en compétences, les institutions de l’EFTP doivent être financées convenablement afin de tenir compte des connaissances et des compétences qui seront nécessaires à l’avenir et de développer, codifier et institutionnaliser ces connaissances. Celles-ci doivent disposer d’un financement suffisant leur permettant de collaborer avec leurs communautés et secteurs économiques et pour développer des programmes répondant aux besoins locaux.

Les étudiant(e)s de l’EFTP devraient avoir les mêmes opportunités de concrétiser leurs aspirations que les étudiant(e)s du supérieur. Cela signifie qu’ils/elles doivent avoir le choix dans les types de programmes qu’ils/elles suivent et les types d’emplois qu’ils/elles veulent, plutôt que d’être limité(e)s à des programmes correspondant aux emplois recherchés et peu qualifiés. Cela exige des institutions locales d’EFTP qui ont des liens profonds avec leurs communautés et secteurs économiques afin de contribuer à créer ces opportunités; des institutions de confiance qui savent ce qui est le mieux pour leurs communautés locales et qui travaillent avec les partenaires sociaux afin de mettre en place un enseignement professionnel de haute qualité qui créera des opportunités pour les étudiant(e)s, plutôt que de limiter les opportunités à travers des formations étroites.

Les institutions de l’EFTP sont des institutions et non des prestataires. Il existe une grande différence entre les deux. La notion de prestataire implique un parmi d’autres et que le choix du prestataire importe peu. Les prestataires vont et viennent, connaissent des hauts et des bas en fonction des demandes du marché. Dans cette vision, la main invisible du marché se traduit par la prestation de formation qualifiante lorsque et où cela est nécessaire sans besoin d’investissement dans les institutions, la capacité institutionnelle ou le développement des enseignant(e)s. Les gouvernements ont seulement besoin d’investir dans les marchés et non dans les institutions. La concurrence est considérée comme un bienfait évident sous l’effet incitatif de la recherche de profit. Le problème est que dans un marché à but lucratif, l’intérêt est de réaliser des bénéfices et, comme les études de cas de l’Angleterre et de l’Australie l’ont montré, des bénéfices monstrueux ont été réalisés en diminuant la qualité et en poussant le système au bord de la rupture.

L’établissement d’institutions publiques d’EFTP fortes exige d’investir dans les enseignant(e)s de ce secteur et de leur offrir les opportunités de devenir des enseignants(e)s expert(e)s et des spécialistes de leurs secteurs économiques respectifs, et de continuer à se perfectionner. De fortes institutions nécessitent un personnel bien préparé, qualifié et reconnu. Les enseignant(e)s expert(e)s de l’EFTP doivent être en mesure de mener des études sur l’évolution du travail et de développer des programmes adaptés. Ils doivent comprendre et être en mesure de mettre en œuvre des stratégies d’enseignement et d’apprentissage inclusives pour travailler avec les étudiant(e)s les plus défavorisé(e)s et pouvoir établir de solides partenariats avec leurs communautés et secteurs économiques locaux. Ces résultats ne peuvent être atteints que par de robustes systèmes publics d’EFTP reposant sur la confiance dans les institutions publiques et les enseignant(e)s du secteur.


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Leesa Wheelahan

La Professeure Leesa Wheelahan dirige le groupe de recherche Pathways to Education and Work au sein du Centre for the Study of Canadian and International Higher Education à l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario de l’Université de Toronto. Ses collègues chercheurs/euses sont les professeur(e)s Gavin Moodie et Ruth Childs, Dr Eric Lavigne ainsi que les étudiant(e)s en doctorat Leping Mou, Fatima Samji, Lindsay Coppens, Ashley Rostamian.

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