#DUDH70 – « Un étendard dans la lutte pour l’humanité », par Yamile Socolovsky

A l’occasion du 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, nous ne pouvons faire autrement que nous demander si, depuis son adoption jusqu’à aujourd’hui, nous sommes parvenus à progresser en faveur de sa réalisation ou si, au contraire, les principes qu’elle véhicule ne sont plus désormais que le reflet d’une volonté humaniste pleine de bonnes intentions, certes, mais finalement stérile ou, pire encore, une façade rhétorique occultant la persistance inévitable des inégalités et de l’oppression au sein de nos sociétés contemporaines.

Les choses ne sont toutefois pas aussi simples et le bilan n’est pas encore clôturé. D’une part, il apparaît clairement que les dispositions de cette déclaration ne sont pas respectées dans chaque pays et pour la grande majorité de la population mondiale, mais il est également manifeste que, au cours de toutes ces années, certains pays ont reconnu ces droits, ainsi que d’autres, dans leurs propres législations, et parfois dans leurs politiques publiques. De même, le système international a, lui aussi, intégré à ses instruments l’énoncé des droits de deuxième, troisième et même de quatrième génération. On assiste ainsi à la création d’un consensus normatif qui, bien que prometteur d’un ensemble plus complet de garanties définies comme étant des droits individuels et collectifs, s’affaiblit chaque jour un peu plus face aux pouvoirs factices qui colonisent avec une impunité croissante l’espace politique des Etats démocratiques et dominent les relations internationales en imposant des conditions portant atteinte à leur souveraineté. Se demander ce que représentent les droits humains aujourd’hui, autant que dans leur perspective historique, peut nous aider à comprendre la place centrale qu’ils occupent lorsqu’il s’agit de concevoir et considérer la démocratie comme le support thématique d’une lutte inachevée et non négociable, au sein de laquelle les organisations représentant la classe ouvrière jouent un rôle fondamental.

 

Les droits humains se veulent l’expression contemporaine du fondement éthique de la « révolution démocratique », basée sur la reconnaissance du principe selon lequel il n’existe pas de hiérarchie naturelle entre les individus et que, par conséquent, l’unique fondement légitime de tout ordre politique réside dans la volonté de ceux/celles qui autorisent et acceptent les dispositions qui régulent la vie d’une communauté, laquelle peut, à son tour, s’auto-administrer. Aucun modèle politique ne peut s’envisager comme étant éternel et indestructible, ni chercher à s’affirmer au travers d’un pouvoir autre que celui que nous lui accordons et reconnaissons à chaque période de notre histoire. Le modèle démocratique étant exposé à une controverse et à une incomplétude structurelle, les droits humains sont eux aussi sujets à débat et à une réécriture et donc aux évolutions de la lutte politique, au travers de laquelle nous mesurons les forces nous permettant de comprendre que la dignité humaine doit être garantie de manière égale à chaque individu en toutes circonstances et contre toute forme d’oppression, et dont l’objectif consiste à mettre fin à un statut privilégié ne laissant aux autres que les restes et tout ce qui ne vaut pas la peine d’être pris en compte. Les droits humains ne nous sont pas arrivés écrits sur un tableau, ils sont le fruit des efforts déployés pour comprendre et énoncer cette idée de la dignité égale pour tous les individus, au centre du combat pour la démocratie. Ils nous permettent de créer un concept d’humanité. Ils doivent être pensés, revendiqués, défendus à chaque instant. Toute transformation des conditions de la vie humaine engendre de nouvelles possibilités de penser le bien-être, mais surtout de nouveaux obstacles, menaces et autres formes de violence, d’oppression et de négociation du concept d’humanité dans les relations sociales. 

 

Dans cette perspective, où la lutte pour la reconnaissance et la réalisation des droits humains demeure indissociable du combat pour la démocratie, il importe de souligner le rôle du mouvement syndical ainsi que celui de la mobilisation et de l’intervention politiques de la classe ouvrière, à laquelle nous devons en grande partie, grâce à sa capacité à conditionner l’organisation sociale, y compris face à la prééminence relative des forces capitalistes, non seulement la déclaration de 1948 mais aussi le développement antérieur et postérieur de l’ensemble des instruments qui, au niveau international et national, ont permis d’instaurer le modèle de réglementation auquel nous adressons aujourd’hui nos revendications de liberté et d’égalité. Les droits du travail et syndicaux s’inscrivent dans ce processus de construction démocratique comme une composante fondamentale de la définition des conditions nécessaires pour garantir la dignité des individus et l’action collective à l’origine de la création du droit.

 

L’histoire contemporaine de mon pays démontre sans aucun doute cette relation: chaque fois que le pouvoir économique a tenté d’étendre sa marge de manœuvre pour continuer à accumuler des richesses, ce dernier a porté atteinte aux institutions démocratiques et à la primauté du droit. Les organisations, leurs dirigeant(e)s et leurs militant(e)s ont toujours été pris pour cible par ceux/celles qui nécessitent, pour pouvoir atteindre leurs objectifs, d’assujettir la classe ouvrière et de pilonner toute velléité de résistance citoyenne. Le terrorisme d’Etat que nous avons connu au cours de la dernière dictature en Argentine illustre parfaitement ce qui précède. Aujourd’hui, nous constatons que les grandes entreprises, dont bon nombre de multinationales, continuent à participer aux mécanismes de répression responsables de la disparition et de la mort de nombreux/euses citoyen(ne)s au cours de ces années, alors que nous savons que le régime de la terreur et l’interdiction de toute forme de militantisme syndical ont facilité la mise en œuvre d’un programme économique uniquement porteur de misère pour la majorité de la population.

 

Lorsque l’on considère l’exemple des Mères de la Place de Mai et leur mobilisation indéfectible, ce n’est pas un hasard si la défense des droits humains s’est vu accorder une place centrale dans la reconstruction de la démocratie après sept ans de dictature, la plus violente de notre histoire. Autour de la revendication des droits humains s’articule également l’organisation des combats contre le néolibéralisme post-dictatorial : notre lutte pour l’éducation, la santé, le logement, le travail, la culture, la mémoire, l’histoire, la justice. Et, par la suite, la restauration des droits bafoués, associée à la reconnaissance de nouveaux droits, ainsi que l’élargissement de la place de l’égalité dans nos sociétés, ont également été la marque distinctive des processus démocratiques populaires qui, en Argentine et dans bon nombre de pays d’Amérique latine, ont ravivé durant les quinze premières années de ce siècle l’espoir d’un autre monde possible, lequel a commencé à se construire à partir du Sud.

 

Les oligarchies locales et le pouvoir économique transnational se sont aujourd’hui alliés pour à nouveau tenter de museler l’irrévérence égalitariste dans les villages où le processus démocratique était en passe de tourner la dernière page d’un long chapitre entaché d’inégalités et d’exclusions. Mais l’avancée de la droite ne doit jamais être considérée comme un problème périphérique. Le monde entier assiste aujourd’hui au déploiement d’un processus de repli autoritaire particulièrement dangereux, mettant en péril les bases mêmes de la démocratie, dissuadant de faire de la politique les seules personnes qui incarnent l’espoir de transformer nos vies, discréditant les organisations syndicales et encourageant les comportements antisociaux les plus primaires et mesquins à l’égard d’autrui. L’instauration de la peur vise délibérément à entériner la légitimation suicidaire d’un pouvoir répressif. Le message véhiculé par les droits cède la place à l’enracinement brutal des privilèges inégalitaires. Face à une stratégie de domination idéologique, notre sentiment d’appartenance commune se transforme en un terrain déterminant dans la lutte pour la démocratie, terrain sur lequel la défense de l’éducation en tant que droit et pilier de la pensée critique et libératrice devient une question prioritaire. 

 

A cet égard, les syndicats ont la responsabilité de soutenir notre position dans la lutte pour la défense de la démocratie. La revendication des droits humains ne doit en aucun cas, et ce serait inacceptable, se résumer à un ensemble de principes théoriques de pure forme. Ils sont, comme ils l’ont toujours été, un étendard dans la lutte pour l’humanité.

 

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Le 10 décembre 2018 marque le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits humains (DUDH). En garantissant le droit de former des syndicats, la liberté d’expression et le droit de chacun à une éducation de qualité, cette déclaration continue à être une source d’inspiration pour les enseignant.e.s et syndicalistes du monde entier. Le respect des droits humains requiert une éducation et une lutte permanentes. Pour fêter la DUDH, l’Internationale de l’Education publie une série de blogs où des syndicalistes réfléchissent à leurs combats et leurs réalisations. Ces articles reflètent l’engagement des syndicats de l’éducation, dans toutes les régions et toutes les communautés, pour défendre et faire progresser les droits humains et libertés de chacun.


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Yamile Socolovsky

Yamile Socolovsky est Professeure en Philosophie Politique (Universidad Nacional de La Plata, Argentina). Elle dirige l'institut de recherche et de renforcement des capacités de CONADU et siège au bureau éxécutif du syndicat en tant que Secrétaire des Relations Internationales. Elle est aussi Secrétaire de la formation et de la Recherche de la Central de Trabajadores de Argentina.

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