« Il est temps de lever le voile et d’intervenir aux Philippines », par David Edwards, Anthony Bellanger et Ambet Yuson.

Des menaces intérieures planent sur la démocratie dans de nombreux pays où des forces autoritaires, souvent populistes et nationalistes, gagnent du terrain et où les institutions démocratiques sont la cible d’attaques. Les Philippines en sont un exemple.

Contexte

Bien qu’il ait été une démocratie pendant la majeure partie de l’après-guerre et pendant plusieurs périodes avant la guerre, le pays a souvent connu des temps difficiles où le plein respect des droits humains et des processus démocratiques a fait défaut. L’un de ces épisodes a trait à la période de 1972 à 1986, lorsque le Président Ferdinand Marcos déclara la loi martiale et en substance régna en dictateur.

Les attaques actuelles visant la démocratie remontent à l’élection démocratique de Rodrigo Duterte, en 2016, à un seul mandat de six ans avec 39% des voix face à quatre autres candidat·e·s. Nombre de ses promesses électorales étaient « progressives », dont des mesures visant à lutter contre la pauvreté, construire des infrastructures et créer des emplois. Il promit par ailleurs de tuer des dizaines de milliers de consommateur·rice·s et de trafiquant·e·s de drogues.

Cette dernière promesse a été tenue par Duterte. Comme l’a déclaré la Haut-Commissaire aux droits de l’Homme, Michelle Bachelet, lors de son intervention devant le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies le 6 mars 2019, jusqu’à 27.000 personnes auraient été tuées au cours de cette campagne de lutte contre la drogue. Certaines ont été tuées par l’Etat et d’autres par des acteurs non étatiques (escadrons de la mort).

Bachelet a également remarqué que les Rapporteurs spéciaux du Conseil aux droits de l’Homme, ainsi que des dirigeant·e·s de l’opposition, défenseur·euse·s des droits humains et journalistes avaient été la cible de menaces. Elle s’est déclarée vivement préoccupée par l’érosion de l’Etat de droit et les propositions visant à imposer la peine de mort pour les infractions relatives aux stupéfiants et à réduire l’âge de responsabilité pénale de 15 à 12 ans, voire même à 9 ans.

L’Etat de droit a également été remis en cause par une perte d’indépendance du pouvoir judiciaire. La loi martiale a quant à elle été décrétée à Mindanao. Son retour dans l’ensemble du pays est aujourd’hui redouté.

Outre l’emploi de la manière forte pour se débarrasser des stupéfiants, Duterte a été élu pour éradiquer la corruption. Un exemple montre que le bain de sang qu’il a initié n’a porté ses fruits ni sur la drogue ni sur la corruption. Les exécutions extrajudiciaires des consommateur·rice·s de stupéfiants et des petit·e·s trafiquant·e·s ont ainsi explosé.

Pourtant, lorsque deux importantes cargaisons de drogues sont arrivées aux Philippines, l’une d’une valeur de 6,4 et l’autre de 6,8 milliards de pesos (représentant à elles deux des centaines de millions de dollars américains), les agents des douanes concerné·e·s, fautif·ive·s d’avoir fermé les yeux, ont simplement été réaffecté·e·s.

Raisons d’espérer

La corruption s’avéra être le talon d’Achille de Marcos, l’histoire pourrait se répéter aujourd’hui encore. Comme il a été observé dans d’autres pays, les citoyen·ne·s peuvent accepter d’abandonner certains de leurs droits démocratiques afin de lutter contre la corruption, mais ne sauraient cautionner la remise en cause de leurs droits conjuguée à la recrudescence de la corruption. Comme sous le règne de Marcos, il s’agit d’une raison majeure d’insatisfaction de l’opinion.

Un autre enseignement de l’ère Marcos est que le peuple n’a jamais perdu espoir en un avenir meilleur et plus démocratique. Aussi les militant·e·s ont-ils continué, même dans les moments les plus sombres, à mobiliser en faveur des droits et à s’organiser.

La plupart des acteur·rice·s du mouvement syndical pluriel des Philippines se sont rassemblés autour des priorités et des actions à mener dans le cadre d’une large alliance appelée NAGKAISA. Les syndicats ont réussi à œuvrer ensemble de manière efficace sur plusieurs questions législatives et ont, malgré les difficultés, réussi à obtenir des avancées.

Le congé maternité a ainsi été approuvé et signé par le président. La Convention de l’OIT n°151 (1978) sur les relations de travail dans la fonction publique, concernant les droits d’organisation et de négociation collective des agents publics, a également été ratifiée et signée par le président. Des pourparlers sont par ailleurs en cours sur les droits des travailleur·euse·s contractuel·le·s/précaires bien que la législation ne soit pas définitive.

Journalistes

La Fédération internationale des journalistes (FIJ), la Fédération syndicale internationale des journalistes et la plus grande organisation de journalistes au monde, a classé, dans son rapport sur la liberté des médias, les Philippines au dernier rang en ce qui concerne la sécurité des journalistes en Asie du Sud-Est. Douze journalistes ont été tué·e·s depuis l’élection de Duterte en 2016.

Les réseaux sociaux ont massivement participé à la diffusion de fausses nouvelles, notamment à travers les activités de Cambridge Analytics, la même société qui a ouvert la voie au micro-ciblage de comptes Facebook aux fins de désinformation aux Etats-Unis pendant la campagne présidentielle de 2016 et le référendum sur le Brexit au Royaume-Uni la même année.

Les journalistes philippin·ne·s ont été victimes de harcèlement en ligne, notamment par le biais de dénonciations anonymes et non fondées de leurs liens avec les gangs de trafiquants ou de leur affiliation au parti communiste. Les menaces, dont des menaces de mort, sont devenues monnaie courante.

Si l’on ajoute les assassinats aux menaces de mort, au harcèlement en ligne, à la surveillance policière et à la révocation des accréditations, la FIJ a enregistré 85 cas de répression de journalistes de juin 2016 à mai 2018. Il est tout à fait possible, même probable, que le cabinet du président soit impliqué. La FIJ rend compte d’une « répression bien financée et dirigée de manière professionnelle » contre les journalistes sans « fondements factuels ni juridiques ». Le site Web de l’organisation membre de la FIJ, le National Union of Journalists of the Philippines (NUJP), a par ailleurs été fermé à plusieurs reprises en raison de cyberattaques.

Le Secrétaire général de la FIJ Anthony Bellanger a dénoncé les attaques menées contre les journalistes philippins, mais a souligné que « l’histoire montr[ait], que malgré les efforts systématiques visant à susciter la peur et l’intimidation, nos collègues philippins [avaient] fait preuve de courage, même dans les pires moments de la loi martiale et [avaient] refusé de céder face aux tyrans. Ils doivent toutefois être visibles et avoir le soutien d’autres journalistes et de syndicalistes et de tous ceux qui se soucient des droits humains et de la liberté. Ils ne doivent être ni se sentir seuls ».

Enseignant·e·s

Les enseignant·e·s philippin·e·s subissent des menaces et un harcèlement similaires. Lors d’une réunion de solidarité organisée à Manille le 21 février, l’organisation membre de l’Internationale de l’Education (IE), l’Alliance of Concerned Teachers (ACT), a fait état de 34 cas constatés de profilage, de surveillance et de harcèlement d’enseignant·e·s syndicalistes de la part de la police dans dix régions. Une note de service du Manila Police District, ayant fait l’objet d’une fuite, a révélé que la police avait été chargée de réaliser un « inventaire » de tous les éducateur·rice·s membres de l’ACT.

En novembre dernier, l’ancienne Secrétaire générale de l’ACT France Castro et 17 collègues ont été arrêté·e·s sur la base de fausses accusations alors qu’ils·elles rendaient visite aux écoles Lumad dans le cadre d’une mission humanitaire et solidaire. De nombreuses écoles avaient été fermées de force par l’armée, entraînant le déplacement de plus de 346.000 personnes.

L’actuel Secrétaire général de l’ACT Raymond Basilio a également été victime de harcèlement et a notamment reçu des menaces de mort par SMS sur son téléphone au cours d’une conférence de presse en janvier.

S’exprimant au cours de la réunion de solidarité de l’ACT, le Secrétaire général de l’IE David Edwards a fait remarquer: « J’ai quitté Manille, choqué par les tentatives sophistiquées et très organisées visant à intimider les enseignants et à déformer le programme scolaire de façon à reprendre les opinions des dirigeants politiques actuels. Cependant, je suis également parti avec une admiration et un respect immenses pour les dirigeants et les membres de l’ACT pour le courage et les efforts dont ils ont fait preuve pour protéger leur profession et leur syndicat et entretenir les liens avec leurs communautés. Ils ont besoin, méritent et recevront un soutien fort et soutenu de notre part. »

Réaliser le changement

Le Secrétaire général de l’Internationale des travailleurs du Bâtiment et du Bois (IBB) Ambet Yuson est un vétéran de la lutte pour rétablir la démocratie aux Philippines du temps de Marcos. Il suit de près la situation dans son pays d’origine.

Yuson a remarqué que « bien que de nombreux détails sur ce qui se passe ne soient pas connus en dehors des Philippines, il y a de bonnes et de mauvaises nouvelles. D’un côté, le président est presque à mi-mandat et peut encore porter d’autres coups à la démocratie et aux institutions sur lesquelles elle repose mais de l’autre, malgré les intimidations, les méthodes relevant d’un Etat policier et les campagnes délibérées de désinformation, de méfiance et de peur, de nombreuses personnes courageuses s’opposent au régime et défendent la démocratie. »

Yuson a indiqué que « même si le Président Duterte affichait un mépris pour l’opinion du monde, le peuple philippin [était], plus que d’autres, ancré et intégré dans la communauté internationale. Plus de 12 millions de Philippins vivent à l’étranger et nombre d’entre eux sont des syndicalistes actifs. »

Il a ajouté que « en tant que syndicalistes, nous [devions] nous opposer à tous les tyrans et intervenir partout où la démocratie est menacée. Aux Philippines, compte tenu de la foi du people en la démocratie et de son attachement aux normes internationales ainsi que la détermination de braves gens à se mobiliser, l’action mondiale des syndicats et d’autres acteurs ne se limitera pas à des paroles. Elle contribuera sensiblement à changer la situation sur le terrain et aidera le peuple philippin à sauver et à reconstruire leur démocratie. »


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David Edwards

David Edwards est le Secrétaire Général de l'Internationale de l'Education.

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Anthony Bellanger

Anthony Bellanger est le Secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ).

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Ambet Yuson

Ambet Yuson est Secrétaire général de l’Internationale des travailleurs du bâtiment et du bois (IBB).

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