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« Combattre la discrimination raciale: la promesse du rôle de l'éducation dans les discours haineux dérangeants », par Alexandra Da Dalt

« La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime. » - Elie Wiesel

Le 31 mars 2019, à l’occasion de la Journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale le 21 mars 2019, la communauté internationale est confrontée à une responsabilité urgente. L'horrible fusillade qui a eu lieu le 15 mars dans une mosquée en Nouvelle-Zélande et a fait 50 morts, a été commise et diffusée en direct par un suprémaciste blanc ciblant les communautés musulmanes. Cette perte tragique de la vie au nom de la haine est une preuve supplémentaire de l'augmentation des forces nationalistes et populistes dans le monde (Bieber, 2018) qui enhardissent les discours caustiques et haineux et la suprématie blanche. Aux Etats-Unis, les crimes haineux ont augmenté de 17 % entre 2017 et 2018 et en Europe, les journalistes dans des pays comme l'Italie font état de plus de 30 crimes motivés par la haine raciale sur une période de deux mois. Ces tendances se répandent dans les écoles, comme l'a révélé un rapport conjoint Education Week/Propublica qui a analysé 472 cas de discours haineux ou d'attaques dans les écoles américaines entre janvier 2015 et décembre 2017. Les incidents ciblaient des étudiant·e·s latinos et noir·e·s, ainsi que des personnes s’identifiant comme musulmanes ou juives et prenaient la forme de menaces écrites, propos racistes, graffiti, croix gammées et maximes telles que « Construire le mur » et « Retourne dans ton pays ». Cette résurgence d’un discours et d’un comportement que l’on pensait avoir repoussés aux marges du discours ordinaire est inquiétante et pourrait mettre en danger la vie des étudiant·e·s de couleur.

Toutefois, si cette violence se déroule bien souvent dans les établissements scolaires, ce sont également les écoles qui détiennent la clé pour atteindre les élèves dès le plus jeune âge en leur apprenant à comprendre l'histoire de la discrimination raciale. Les récits prônant la haine ou la peur sont essentiels à mobilisation contre des points de vue extrémistes et à l'arrêt de leur prolifération. L'année dernière, l’UNESCO a accueilli un groupe d'enseignant·e·s, d'historien·ne·s et d'expert·e·s en vue d’aborder les possibilités d'action concrète pour lutter contre la discrimination raciale et la xénophobie. Victoria Tauli-Corpuz, Rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones a déclaré, « dans les premières étapes de l'éducation, les enfants doivent apprendre à considérer les autres comme leurs égaux. La promotion des échanges interculturels est cruciale pour le système éducatif si nous voulons construire des sociétés plus harmonieuses. »

Une approche structurée de la lutte contre les discours haineux, tant en ligne qu’en personne, permet aux jeunes de porter un regard critique sur le monde qui les entoure et de réagir rapidement aux déclarations racistes et discriminatoires. Voici quelques approches efficaces à retenir pour lutter contre les discours de haine au travers de l'éducation:

  1. Compliquer les récits historiques courants: si certain·e·s étudiant·e·s imaginent que les discours haineux constituent une évolution récente, ces discours doivent être mis en contexte pour être compris. Parler des incidents haineux aura davantage d’impact si l’on inclut l’approche historique en expliquant que les événements actuels ne sont que la plus récente manifestation de la même peur et de la même haine. Chaque pays a connu dans son histoire des événements qui sont minimisés, neutralisés ou totalement passés sous silence. Etablir des parallèles avec l’exclusion raciale des lois australiennes sur l'immigration pourrait aider les élèves dans une classe de Brisbane à reconnaître les similitudes des discours anti-immigrés d’aujourd'hui. Au Canada, le Stolen Lives curriculum de Facing History and Ourselves fait la lumière sur la façon dont les pensionnats ont affecté les communautés autochtones et comment ces événements affectent les processus de vérité et de réconciliation pour la justice aujourd'hui. L'utilisation des sources primaires, comme celles du Programme de libération du Martin Luther King Jr.,Research and Education Institute de Stanford permettra aux élèves de comprendre comment des personnages historiques réels se sont organisés contre l'injustice raciale et ont été des catalyseurs de changement.
  2. Aider les étudiant·e·s à analyser les privilèges du quotidien: en dépit des affirmations prétendant que nous vivons dans un « monde post-racial », il est clair que la discrimination raciale est aussi vivante que jamais: elle s’est simplement adaptée pour s’intégrer dans les normes sociales. Le racisme plus subtil et codé devient dès lors plus difficile à repérer et à aborder sans les bons outils, et la culture pop fournit un excellent point de départ. Kinney (2014) utilise des tweets sur les films Hunger games pour mettre en évidence la manière dont le public associe l'innocence liée à la couleur blanche, elle aborde ensuite la mort de Treyvon Martin et la lutte pour la justice du mouvement Black Lives Matter. Khanna et Harris (2015) demandent aux étudiant·e·s de se soumettre à un exercice de surveillance des médias pour favoriser des discussions sur la couleur blanche et le privilège à la télévision. Les deux exercices rencontrent les étudiant·e·s sur leur propre terrain et les aident à tirer leurs propres conclusions sur les significations sous-jacentes et les préjugés inconscients, mais aussi sur la manière dont ces forces pourraient contribuer à façonner les idées et le discours politique.
  3. Permettre aux étudiant·e·s de passer à l'action:sans possibilité d’action, parler de la haine peut être un exercice lourd et incontournable pour les enfants et les adultes. Après des discussions difficiles et une reformulation de l'histoire et de l'actualité, les jeunes peuvent transformer cette énergie en changement. Suite à la dévastatrice attaque terroriste d’un suprémaciste blanc à Utøya en Norvège en 2011, le Centre européen Wergeland a mis en place une formation pour apprendre aux jeunes dirigeant·e·s et travailleur·euse·s à contrer les discours haineux et à formuler des alternatives. Les jeunes y apprennent à reconnaître les discours haineux et à y répondre par des discours opposés et des alternatives en s’appuyant sur le Guide WE CAN!. La boîte à outils « Teaching tolerance - Speak up at us » équipe les enseignant·e·s pour aider les étudaint·e·s à répondre aux propos discriminatoires ou à l'intimidation en passant par les étapes suivantes: « Interrompre, remettre en question, éduquer, faire écho. » Dans le feu de l’action, les étudiant·e·s peuvent préparer un plan d'action et commencer à remodeler les récits racistes pour façonner l’avenir plus équitable et pacifique qu'ils souhaitent.

Photo: Formation 2017 au Centre européen Wergeland: contre-discours et discours alternatifs aux discours haineux d’Utøya [crédit: Centre européen Wergeland]

Ces sujets sont difficiles à aborder, mais il est dangereux de laisser des étudiant·e·s non préparé·e·s aux prises avec les réalités du racisme. Il est prouvé que l’on combat plus efficacement les préjugés en encourageant les conversations honnêtes qu’en prétendant qu’ils n’existent pas (Ghoshal et al., 2013). En cette Journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale, engageons-nous fermement à faire face à la haine et à lutter contre la discrimination avec la vérité et l'action.

*Il est à noter que toutes ces stratégies doivent être utilisées en contexte et adaptées en fonction de la classe et des étudiant·e·s. Une discussion sur le racisme aura un tout autre point de départ pour les étudiant·e·s d'origines raciales différentes en raison de l'expérience vécue. Les éducateur·rice·s et les animateur·rice·s doivent utiliser une approche sensible à la traumatologie pour aborder l’actualité et les sujets difficiles, et prendre garde à ne pas rendre les étudiant·e·s de couleur responsables de l'éducation du reste de la classe.

Note de l'éditeur: Cet article de blogue s’inscrit dans le cadre d'une collaboration entre le Network for international policies and cooperation in education and training (NORRAG) et l’Internationale de l'Education à l'occasion de la Journée internationale 2019 pour l'élimination de la discrimination raciale, qui commémore les efforts internationaux pour éliminer toutes les formes de discrimination raciale. Le thème de cette année est « l’atténuation et la lutte contre la hausse du populisme nationaliste extrême et les idéologies suprémacistes ».

Références :

Bieber, Florian (2018) “Is Nationalism on the Rise? Assessing Global Trends,” Ethnopolitics, 17:5, 519-540, https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/17449057.2018.1532633

Kinney, Rebecca J. (2014). “But I Don't See Race”: Teaching Popular Culture and Racial Formation. Transformations: The Journal of Inclusive Scholarship and Pedagogy, 24(1-2), 40-55. Retrieved from https://www.jstor.org/stable/10.5325/trajincschped.24.1-2.0040

Ghoshal, R., Lippard, C., Ribas, V., & Muir, K. (2013). Beyond Bigotry: Teaching about Unconscious Prejudice. Teaching Sociology, 41(2), 130-143. Retrieved from https://doi.org/10.1177/0092055X12446757

Khanna, N., & Harris, C. (2015). Discovering Race in a "Post-Racial" World: Teaching Race through Primetime Television. Teaching Sociology,43(1), 39-45. Retrieved from https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0092055X14553710 


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Alexandra Tamiko Da Dalt

Alexandra Tamiko Da Dalt est une spécialiste de la communication, forte d’une expérience dans l'enseignement et le travail avec les ONG et les organisations de défense aux Etats-Unis, en Argentine, au Timor Leste et au Canada. Ayant suivi une formation en études sur le genre et la sexualité, elle est titulaire d'une maîtrise en développement éducatif international du Teachers College de l'Université de Columbia.

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