« Lorsque les ressources éducatives libres se transforment en source de profit », par Nikola Wachter.

Les avancées technologiques ont un impact de plus en plus important sur chaque aspect des systèmes d’éducation, qu’il s’agisse de l’enseignement proposé, des conditions de travail, ou encore, de la gestion administrative. Malheureusement, la technologie est trop souvent placée entre les mains des établissements scolaires en laissant derrière elle une forte empreinte écologique, mais sans apporter de réelles améliorations sur le plan pédagogique. Il existe néanmoins de nombreux exemples démontrant les contributions positives que peut apporter la technologie, comme, par exemple, le développement des infrastructures technologiques qui contribuent à élargir l’accès aux ressources éducatives libres (REL) et à faciliter leur utilisation.

Les REL sont gratuites et proposent du matériel pédagogique sous licence libre. Les plateformes en ligne et l’utilisation d’algorithmes destinés à collecter et à analyser les données de celles et ceux qui les utilisent forment une infrastructure technologique offrant au personnel enseignant et aux étudiant·e·s la possibilité d’accéder aux REL, de créer des REL en collaboration et de partager des REL numériques plus efficacement. Mais ne nous leurrons pas: tout ce qui est étiqueté « service REL » ne reflète pas nécessairement les valeurs des REL, telles que l’équité, l’ouverture et l’éducation en tant que bien public!

Les REL sont largement reconnues pour jouer un rôle important dans l’élargissement de l’accès au matériel d’enseignement et d’apprentissage. Elles proposent au personnel enseignant un choix plus vaste de matériel, un aspect important des libertés académiques et de l’autonomie professionnelle, et encouragent l’utilisation de méthodes de travail plus collaboratives et plus interactives avec les ressources pédagogiques. Si la technologie peut favoriser la diffusion et l’utilisation des REL, ce mouvement s’intéresse aussi aux progrès pratiques et technologiques et a développé ses propres plates-formes et concepts technologiques (ex.: Open Stax). Dans un même temps, les acteurs commerciaux poursuivent leur mission sans répit et développent actuellement des solutions REL souvent en opposition avec les valeurs intrinsèques qui les caractérisent, tout en tirant profit de ces dernières. Cette concurrence est loin d’être négligeable, en particulier lorsque les communautés REL ne possèdent ni l’expertise technologique ni les moyens financiers pour concevoir des plates-formes REL ou les partager efficacement.  Il m’a semblé intéressant d’associer l’engouement technologique et les intérêts de ceux et celles qui se portent en faveur des REL: identifier les défis actuels, ainsi que les propositions avancées par les parties prenantes pour garantir que les plates-formes REL multiplieront les bénéfices à en tirer, et non l’inverse.

Pourquoi est-ce important de se montrer critique lors de l’utilisation de plateformes, même s’il s’agit de plateformes REL?
Dans bon nombre de régions du monde, l’utilisation des plateformes REL est encore dans sa phase initiale. Les maisons d’édition, par exemple, ont progressivement compris que leur marché traditionnel connaissait une érosion dans le domaine numérique et ont recherché de nouveaux modèles d’entreprise en lien avec les REL (ex.: diagnostic des étudiant·e·s, analyse de données). Par exemple, produire de l’argent avec les contenus libres. Les REL font partie de ce type de contenu.

Il ne faut jamais oublier que les infrastructures technologiques, y compris les plates-formes REL, ne sont jamais neutres sur le plan des valeurs. Comme le souligne Neil Selwyn (2015), les plateformes en ligne sont souvent présentées comme des « espaces vides offrant la possibilité d’interagir », alors qu’elles ont en réalité une dimension politique et cherchent de plus en plus souvent à « devenir maîtres du jeu » (p. 47).  S’agissant du secteur de l’éducation, Selwyn explique, par exemple, que la collecte des données numériques via les plateformes de formation en ligne « soulève des inquiétudes concernant le pouvoir, le contrôle et les performances […], en renforçant et en enracinant plus en profondeur une culture managériale au sein de l’éducation » (p. 72).  Un grand nombre d’infrastructures technologiques éducatives risquent de réduire le personnel enseignant, les étudiant·e·s et leurs interactions à des séries de données mesurables qui conditionneront progressivement les processus éducatifs (ex.: standardisation, concurrence). Ces infrastructures ouvrent la voie à des modèles d’entreprise cherchant à monétiser les données au sein de l’éducation. L’évolution de cette situation est exactement celle contre laquelle nous mettent en garde Srnicek et Williams dans leur ouvrage Platform Capitalism (le capitalisme des plateformes). Les nouvelles technologies doivent offrir des moyens nouveaux et non forcer les individus à accepter les règles imposées par une plateforme sur laquelle ils ne peuvent exercer aucun contrôle. Plusieurs membres de la communauté universitaire ont mis en avant « les problèmes potentiels, notamment en ce qui concerne la collecte des données, la vie privée des élèves et, en réalité, la dépersonnalisation et la déprofessionnalisation de l’éducation », engendrés davantage par des intérêts commerciaux et capitalistes, plutôt qu’éducatifs.

Je reste convaincu que nous ne pouvons rester bras croisés face à ces solutions REL qui, inspirées par des motifs commerciaux, sont vendues aux établissements scolaires. Et nous ne sommes qu’au début. Il est temps, à présent, de prendre part à un dialogue critique, mettant en avant le risque d’accorder trop de pouvoir aux acteurs privés pour la conception et le contrôle des infrastructures liées au technologies de l’information éducatives dans le domaine des REL. Une des options souvent envisagées par les parties prenantes des REL consiste à définir une série de normes pour le développement de leurs infrastructures technologiques. Ces normes pourraient, par exemple, servir de cadre pour les possibilités d’utilisation (ex.: accès, usage, licences libres), l’alignement sur les valeurs des REL (ex.: enseignement public de qualité, transparence, ressources libres), le respect de l’autonomie professionnelle et des libertés académiques du personnel enseignant, la surveillance et les réglementations publiques, de même que pour la protection des données et de la vie privée, entre autres. Cet ensemble de critères élargirait considérablement les débats entourant les REL, portant habituellement sur les droits d’auteur (licences libres) et le contenu pédagogique. Les REL s’inscriraient dans un contexte plus large, celui des nouvelles opportunités (ex.: élargissement de l’accès, collaboration) et des dangers liés aux nouvelles évolutions technologiques (ex.: vie privée, détournement des données).

Définir collectivement les critères pour le développement de la technologie REL
Il importera de mettre en corrélation toutes ces discussions plus cloisonnées concernant nos attentes vis-à-vis des technologies REL et de porter nos revendications auprès des responsables politiques au niveau national et international.

Une possibilité pourrait être les débats à propos de la Recommandation de l’UNESCO concernant les ressources éducatives libres. Cette recommandation entre dans sa phase finale et, une fois adoptée, servira à orienter les gouvernements dans le cadre de la mise en œuvre des politiques en matière de REL, notamment celles portant sur le développement des infrastructures technologiques (ex.: outils sous licence libre, plateformes et normes).

Nous devons entreprendre de travailler avec les gouvernements, les syndicats de l’éducation et la communauté REL, en vue de définir les critères auxquels il convient de satisfaire, des critères qui contribueront au développement de plateformes fiables sur le plan technologique, motivées par des intérêts pédagogiques plutôt qu’économiques et alignées sur les valeurs des acteurs de l’éducation et du mouvement REL. En résumé, une technologie émancipatrice sur le plan de l’éducation, et non pas muselée par un cahier des charges capitaliste.

Remarque: cet article a été initialement publié dans le magazine en ligne Discover Society (1er mai 2019).


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Nikola Wachter

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