"Se mobiliser contre le labyrinthe", par Susan Hopgood.

Pourrait-on, une fois pour toutes, abandonner la notion de « plafond de verre »? Car pour ma part, c’est chose faite.

Plutôt que d’évaluer le progrès économique des femmes en étudiant dans quelle mesure certaines de nos homologues ont réussi à fragiliser l’obstacle qui entrave encore l’égalité entre hommes et femmes (voir l’article en anglais « cracks in the glass ceiling », Le plafond de verre se fissure), nous allons utiliser une métaphore plus précise que celle évoquant un ascenseur rempli de femmes, qui n’atteindra jamais le sommet.

Mon choix s’est porté sur le terme « labyrinthe », utilisé par une professeure d’université américaine, Alice Eagly, auteure d’un livre intitulé Through the Labyrinth: The Truth about how Women Become Leaders (Traverser le labyrinthe: la vérité sur la façon dont les femmes deviennent des dirigeantes).

Dans une interview, Alice Eagly a décrit le Labyrinthe comme une « série d’obstacles auxquels se heurtent en continu les femmes, tout au long de leur parcours ». Comme le résume l’article, le Labyrinthe « commence dès le début de la carrière d’une femme. Les femmes pensent qu’elles traversent un jardin où tout sera linéaire, une ligne droite jusqu’à la réussite. Mais le labyrinthe commence à se former au fur et à mesure des obstacles placés sur leur route. Les défis induits sont divers et constants. »

En ce qui me concerne, la route qui m’a conduite jusqu’à devenir la première femme Secrétaire fédérale du syndicat national représentant les enseignantes et enseignants en Australie, l’Australian Education Union, et la Présidente de l’Internationale de l’Education, était ponctuée d’obstacles et d’impasses semblables à ceux communément rencontrés par les éducatrices de mon époque. En tant que professeure de mathématiques, j’ai été confrontée aux règles tacites selon lesquelles les postes à responsabilité sont plus volontiers confiés à des enseignants de sexe masculin. Ainsi, lorsqu’un poste vis-à-vis duquel je possédais incontestablement les qualifications requises devenait vacant, la personne conduisant l’entretien me demandait avant toute autre chose si j’envisageais ou non d’avoir un enfant. Le message était clair et récurrent: « Nous ne perdrons pas notre temps avec vous si vous envisagez de fonder une famille. »

Depuis cette époque, d’importants changements ont pu être observés mais le Labyrinthe reste d’actualité pour un trop grand nombre d’enseignantes à travers le monde. Quelques coups de marteau ne suffiront pas à venir à bout des obstacles qui les empêchent d’accéder à une existence et un lieu de travail dignes de ce nom. Au lieu de cela, elles évoluent dans les dédales du système, en proie à des problèmes chroniques de sous-financement et d’effectifs insuffisants, sans être appréciées à leur juste valeur, privées de ressources qui sont détournées ou leur sont refusées, et sous la menace constante de la violence, en particulier pour les filles. Dans certains systèmes, les enseignantes ne touchent pas régulièrement leur salaire, leurs écoles n’ont ni bureaux, ni pupitres, ni livres, ni même eau courante.

Que font-elles alors? Elles improvisent et se mobilisent. Organisées au travers de leurs syndicats, elles font face aux difficultés qui se dressent devant elles dans leurs écoles et au sein de leurs communautés et de leur pays. Ensemble, elles explorent de nouveaux horizons, comptant désormais parmi les grandes forces progressistes actuelles de la résistance et du changement.

L’exploration de nouveaux horizons consiste en une compréhension commune claire de ce qui amène des solutions aux problèmes de l’avancement des femmes aux quatre coins du globe. Militante féministe de légende, femme politique et éducatrice, la Canadienne Rosemary Brown avait déclaré sans aucune ambiguïté: « Nous devons ouvrir les portes et veiller à ce qu’elles restent ouvertes pour que d’autres puissent en franchir le seuil. »

Ceci est fondamental. Nous devons toutes être des mentors et défendre avec acharnement l’égalité des chances. J’ai gardé un souvenir très vif de mes mentors: des femmes qui ont façonné ma carrière, qui ont changé ma vie et qui ont rejoint nos rangs pour transformer notre syndicat. Mais le fait d’ouvrir des portes ne suffit, à lui seul, pour venir à bout du Labyrinthe. Il nous faut une mobilisation qui se concentre sur les politiques, les lois et les procédures rétrogrades ainsi que sur les habitudes toxiques qui mettent au défi les manifestations individuelles de l’endurance personnelle.

Les systèmes et les pratiques qui entravent le progrès des femmes et des filles doivent être pleinement considérés comme des obstacles au progrès des sociétés et des nations.

C’est une question de vie ou de mort. Etant Australienne, je suis de près l’actualité climatique et le fait que des événements exceptionnels tels que « l’été le plus chaud », « la saison la plus humide » ou « les vents les plus violents » soient désormais appelés à s’intensifier dans des proportions qui nous échappent.  Les ressources naturelles de mon propre pays ne cessent d’être dégradées ou détruites sous l’effet de l’inaction, et cette catastrophe est encore plus marquée ailleurs et ce sont les femmes qui en paient le plus lourd tribut.

Les Nations Unies estiment que 80 pour cent des personnes déplacées en raison des changements climatiques sont des femmes. La raison? Leurs rôles en tant que principales personnes s’occupant des autres membres de leur foyer et subvenant à leurs besoins en matière d’alimentation et de combustible les rendent plus vulnérables en cas d’inondations et de sécheresses. Les études montrent que les femmes sont plus exposées au risque de connaître la pauvreté et de jouir d’un pouvoir socio-économique moindre par rapport aux hommes, ce qui rend la reprise d’activité après un sinistre plus difficile, réduit leur espérance de vie par rapport aux hommes et leur est plus souvent fatal, et à un plus jeune âge. Malgré cette incidence disproportionnée sur les femmes, la prise de décisions dans le domaine du changement climatique est résolument l’apanage des hommes, le niveau moyen de représentation féminine au sein des instances de négociation nationales et mondiales étant inférieur à 30 pour cent.

Labyrinthe, plafond ou portes closes, seul un leadership ascendant, allant de la base vers le sommet, est en mesure de trouver comment remédier à ces affronts et ces inégalités fondamentales entre hommes et femmes; un engagement personnel, oui, mais en comprenant le lien intrinsèque entre la fraternité et le progrès humain et la volonté de s’associer à d’autres, d’organiser et de se mobiliser. Et plus important encore, faire preuve d’autorité.

L’égalité des genres au titre des Objectifs de développement durable des Nations Unies ne trouve de sens que dans la perspective d’un avenir sûr, d’un véritable développement durable, si nous réalisons la partie critique de l’objectif, sa deuxième phrase, « autonomiser toutes les femmes et les filles ».

Note: ce texte a été publié en premier lieu dans le magazine Web Perspectives (Fédération Canadienne des Enseignantes et des Enseignants).


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Susan Hopgood

Susan Hopgood est Présidente de l’Internationale de l’Education (IE) et Secrétaire fédérale de l’Australian Education Union (AEU). Elle a commencé à travailler en qualité de professeure de mathématiques, avant de s’engager à plein temps au sein du syndicat comme représentante des femmes, position qu’elle a occupée jusqu’en 1993. Hopgood a été élue Secrétaire fédérale de l’AEU en 2006, la première femme nommée à ce poste. Elle a été nommée Présidente de l’IE par le Bureau exécutif en 2009 et élue Présidente lors du 6e Congrès mondial de l’IE tenu au Cap en 2011.  

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