« L’action syndicale dans un pays en transition vers le New Public Management », par Laurent Frajerman.

La doctrine néo-libérale du New Public Management (Nouveau management public; NPM) est la référence obligée des politiques éducatives du monde entier et cherche la destruction de l’autonomie professionnelle des enseignants.

Dans certains pays comme la France, elle ne se concrétise que partiellement, du fait des résistances des enseignants conjuguées aux traditions bureaucratiques[1]. Le NPM constitue un horizon d’attente qui guide l’action de l’élite politico-administrative et est introduit progressivement[2]. Cette situation reflète un rapport de force, mais brouille également la perception qu’ont les enseignants de la réalité de cette politique. Depuis de nombreuses années, la communication du ministère présente systématiquement ses réformes comme indolores pour les personnels et dissimule ses véritables intentions derrière des arguments éducatifs.

La responsabilité du syndicalisme en est accrue : sa capacité réflexive est indispensable pour décrypter les politiques menées et exploiter les marges de manœuvre qu’elles laissent aux enseignants. Dans une situation marquée par l’entre-deux — mouvante, difficile, mais pas catastrophique — il est appelé à faire preuve de souplesse, à démontrer sa capacité à se déployer dans des contextes très variés et à baser son action sur une analyse précise qui intègre l’état d’esprit des enseignants.

Le débat syndical français à cet égard, peut être caractérisé par une tension fondamentale entre deux pôles :

  • Un pôle contestataire donne la priorité à des campagnes contre le NPM et pour la préservation des protections statutaires
  • L’autre pôle, réformiste, refuse d’adopter une grille de lecture en terme d’existence sous-jacente d’un projet d’ensemble et insiste sur des propositions, notamment de réforme de l’éducation, en intégrant les usagers dans sa réflexion

Les organisations françaises sont adossées à des traditions syndicales bien connues, telles que l’opposition entre l’insistance sur les luttes, le rapport de force et la priorité à la négociation, au dialogue social. Si leur discours sur le NPM se réfère en conséquence préférentiellement à l’un de ses pôles, il serait simplificateur de les y assimiler. Cela gommerait les fortes nuances internes et surtout les convergences dans l’action, comme le montre le refus commun d’une loi visant à affaiblir le statut de la fonction publique[3]. Cette tension traverse donc chaque organisation, chaque militant. D’autant qu’aucune des positions pures, aucun des pôles, ne suffit aux exigences de la lutte syndicale :

  • D’un côté, un discours critique très global donne in fine le sentiment d’une victoire du néo-libéralisme, au risque de développer le fatalisme.
  • De l’autre, un discours qui se concentre précisément sur chaque mesure inspirée par le NPM, risque de ne pas percevoir leur effet cumulatif. Or, lorsque le puzzle sera assemblé, il sera trop tard.

Pour être efficace, le discours syndical doit partir de l’état d’esprit des enseignants et donc admettre leurs ambivalences. Pour illustrer cette idée, prenons l’un des enjeux au cœur du projet néo-libéral, le management.

Le défi du management de proximité

Les gouvernements successifs souhaitent renforcer le management de proximité au détriment des enseignants. La recherche Militens [4]  montre que ceux du secondaire ne sont pas hostiles par principe au chef d’établissement, mais ponctuellement en colère, avec une fréquente psychologisation des enjeux : ils considèrent leurs désaccords comme des conflits de personne, et non comme la conséquence d’un rôle nouveau, plus managérial, des chefs d’établissement. Selon ce questionnaire représentatif, 54 % des professeurs emploient un vocabulaire favorable pour qualifier leur relation avec le chef, qui est soit « basée sur l’écoute et l’échange », soit « amicale, de confiance ». Sur sept revendications syndicales prioritaires, « une hiérarchie qui respecte l’autonomie des enseignants » est classée seulement cinquième. Tant que le statu quo sera maintenu, les professeurs ne soutiendront pas une position syndicale anti hiérarchique, contrairement à ce que pense le pôle contestataire. Mais cet enjeu n’est pas non plus à négliger, contrairement à l’avis du pôle réformiste, comme le montrent la hausse des conflits locaux et la dégradation de l’image de la hiérarchie de proximité (le nombre de professeurs qui pensent qu’elle intervient « trop dans le domaine pédagogique au détriment de la liberté des enseignants » est passé de 17 % à 40 % entre 2014 et 2018, sondages CSA et IPSOS pour le SNES FSU).

Le NPM fournit une réponse dévoyée aux aspirations correspondant à notre société des individus[5], comme le désir de reconnaissance individuelle. Ainsi, beaucoup d’enseignants approuvent l’idée d’une carrière au mérite, que ce soit en Grande-Bretagne[6], ou en France (30 % des professeurs du secondaire seulement préfèrent une carrière égalitaire, Militens). Le syndicalisme doit donc convaincre, soit qu’une solution collective et solidaire s’impose, car étant plus protectrice, soit qu’il peut proposer une reconnaissance alternative à celle du management, non discriminante et qui réponde à ce désir de reconnaissance individuelle. Autre exemple, la demande des directeurs d’école de créer un corps hiérarchique distinct des autres professeurs des écoles s’appuie sur une spécificité indéniable. Elle est soutenue par 71 % des directeurs avec décharge, mais seulement par 30 % de leurs adjoints, les professeurs des écoles normaux. Pourtant, une tentative récemment mise en échec montre que si le ministère instrumentalise cette revendication en opposant directeurs et adjoints, il n’a pas pour autant l’intention de créer un statut pour tous les directeurs d’école, qui sont des dizaines de milliers. Dans une logique managériale, il souhaite concentrer les pouvoirs sur quelques centaines de directeurs, qui seront eux-mêmes étroitement contrôlés par les chefs d’établissement du second degré. Ce qui relance le débat pour les organisations syndicales en vue de répondre au désir de reconnaissance de cette catégorie : faut-il proposer un statut non managérial ou bien la revaloriser autrement ?

Les tensions générées par la réforme incrémentale

La gestion du temps est capitale lorsqu’une profession est confrontée à des contre-réformes progressives. Le ministère avance dans la direction qu’il s’est fixée, mais si lentement que la profession s’en formalise moins. Les enseignants ont aussi le temps de s’adapter, en recourant à l’arme de l’inertie, qui a permis la neutralisation de nombreuses réformes. La réponse de chacun des pôles recèle des risques :

  • Pour mobiliser sur des sujets techniques, lissés par la communication officielle, le pôle contestataire privilégie un registre élégiaque et a tendance à dramatiser les périls. Les effets pervers de cette méthode sont démultipliés par la récurrence de son usage : comme les enseignants se cantonnent généralement au temps court, à l’effet immédiat de la réforme, leur expérience concrète leur semble contredire ces discours, qui requièrent une faculté d’anticipation. Ils peuvent douter de l’analyse syndicale, voire oublier qu’ils avaient été prévenus lorsque les effets redoutés adviennent.
  • Les syndicalistes plus réformistes négocient des assouplissements ponctuels du statut, notamment pour des objectifs pédagogiques. Ils tentent de tirer parti des contradictions internes aux politiques éducatives (par exemple entre la volonté ministérielle de plus contrôler les enseignants et celle de libérer leur capacité d’initiative) mais aussi des différences entre leurs interlocuteurs : entre hiérarchie locale et régionale (les recteurs), entre les secteurs de la haute administration qui raisonnent en termes comptables et élitistes et ceux qui souhaitent un progrès du système éducatif… Pourtant, les effets conjugués de ces mesures peuvent aboutir à un basculement irréversible du rapport de force et à l’installation du NPM. Les syndicats d'enseignants seraient alors réduits à jouer un rôle de force d’appoint dans les débats sur les politiques éducatives.

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Il est difficile de combattre le NPM sans être conservateur. Par exemple, les discours syndicaux critiques nient souvent les besoins de se doter d’outils d’évaluation, de réfléchir à l’efficacité et à la qualité du travail enseignant. Le service public doit pourtant s’efforcer de répondre à la demande sociale ; pour être défendu, il a besoin des usagers, ce qui suppose de prendre en considération leurs exigences. À l’opposé, le risque existe de mettre en place une évaluation présentée comme destinée aux élèves, mais qui servira dans un second temps à juger les enseignants français selon des critères étroits et standardisés, comme au Québec[7].

Comment contester la réponse néo-libérale sans lui disputer la modernisation ou sans être combatif ? Chaque pôle met l’accent sur un aspect de la réalité. Pour sortir du catastrophisme et du déni, le syndicalisme enseignant français doit travailler cette tension. D’abord au sein de chaque organisation. Selon sa culture, le curseur ne sera pas placé au même endroit, mais si le débat d’idée est mené, il peut déboucher sur des analyses partagées par l’ensemble des syndicats, et donner de la force à l’unité d’action qui se met déjà en place ponctuellement. Car, dans les nombreux pays confrontés à cet écueil, les syndicalistes enseignants ne manquent pas de ressources : leurs organisations disposent d’une culture pragmatique et s’appuient sur la capacité de lutte du milieu, l’un des plus contestataires dans le monde.



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Laurent Frajerman

Laurent Frajerman est professeur agrégé d’Histoire en lycée. Il est chercheur à l’institut de recherches de la FSU et au Centre d’Histoire sociale de l’université Paris I-Panthéon Sorbonne.

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