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« L’enseignement technique et la formation professionnelle en Côte d’Ivoire : une privatisation problématique et un cadre à redéfinir », par Eric Lavigne.

Le groupe de recherche sur les cheminements scolaires et professionnels de l’Université de Toronto a publié son rapport intitulé « L’enseignement technique et la formation professionnelle en Côte d’Ivoire ». Cette étude dresse un bilan négatif des résultats de la privatisation de l’enseignement sur l’enseignement technique et la formation professionnelle (ETFP), appelle à une participation plus citoyenne de son entreprise, et pose les bases d’une approche centrée sur le développement complet des individus.

Cette étude de cas fait partie d’une grande étude comparative financée par l’Internationale de l’éducation sur la situation de l’ETFP dans sept pays : l’Allemagne, l’Angleterre, l’Argentine, l’Australie, la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie, et Taiwan. L’étude compare ces systèmes d’enseignement et évalue dans quelle mesure ils donnent aux individus les moyens de se réaliser et de s’épanouir, et participent ainsi au soutien de la justice sociale dans ces pays.

Au terme de ses constats, le rapport propose de remplacer l’approche par le capital humain par l’approche par les capabilités productives comme outil d’analyse et de développement de l’ETFP dans le monde. L’approche par le capital humain a inspiré bon nombre de réformes de l’ETFP dans les pays en voie de développement. Cette approche préconise le développement économique par la mise en œuvre de programmes à même de mieux servir les intérêts des entreprises. L’approche par le capital humain tient pour acquis le développement économique comme condition essentielle pour l’épanouissement des individus, plaçant dès lors les besoins du marché au-dessus de ceux des individus et de la société.

Faisant contraste, l’approche par les capabilités productives s’inspire plutôt de l’approche par les capabilités humaines développée par l’économiste Amartya Sen, lauréat du prix Nobel d’Économie, et la philosophe Martha Nussbaum. L’approche par les capabilités humaines recadre le développement économique comme une conséquence plutôt qu’une condition du développement des libertés humaines. Ces libertés incluent la liberté de participer à la vie politique, la liberté d’accéder aux marchés d’échange et de commerce, la liberté de participer à la vie sociale, incluant l’accès à l’éducation et à la santé, et la liberté de vivre en sécurité. Dans cette approche, le développement économique n’est plus une priorité, mais bien une retombée de la mise en place de conditions essentielles au développement des libertés humaines.

En Côte d’Ivoire, l’approche par le capital humain a guidé plusieurs politiques publiques et mené son gouvernement à ouvrir grande la porte de l’ETFP au secteur privé. Notre étude de la situation de l’ETFP en Côte d’Ivoire met en lumière les conséquences de cette approche et démontre qu’il est grand temps de repenser l’ETFP au moyen d’un cadre d’analyse et de développement qui place les libertés individuelles au premier plan des préoccupations des décideurs.

En Côte d’Ivoire, environ 60 % des étudiants de l’ETFP fréquentent des établissements privés. Cette forte proportion répond à une volonté de mettre en place un système à même 1) de répondre rapidement aux besoins changeants de l’entreprise ; 2) d’offrir une formation de qualité égale ou supérieure à celle du public, mais à moindre coût pour l’État ; et 3) de répondre aux besoins des apprenants en leur offrant des formations qui déboucheront sur des emplois.

Or, l’étude montre que le secteur privé ne répond pas à ces attentes. En effet, le secteur privé opère principalement dans les grands centres urbains, il n’offre que des programmes d’études demandant des investissements modiques, comme ceux associés à la bureautique et à la comptabilité, qu’il recrute une partie notable de ses enseignants des rangs des établissements publics, divisant ainsi leurs temps entre deux lieux de formation, et qu’il exige des droits de scolarité élevés de ses étudiants. Ainsi, les milieux ruraux, les programmes industriels dits lourds, et les étudiants provenant de milieux pauvres sont ignorés, parce qu’ils ne rapportent pas suffisamment. Du même coup, les besoins des entreprises ne sont pas pris en compte, ni ceux des individus ou de la société.

Nous proposons, pour recadrer l’ETFP, de revisiter le problème de l’adéquation formation-emploi sous un angle différent. Trop souvent, les discussions entourant l’ETFP tournent autour du soutien au développement économique. Dans ces discussions, le rôle de l’État est de mettre en place des mesures pour soutenir la prospérité des entreprises, notamment en assurant un flux suffisant de travailleurs qualifiés pour les emplois disponibles aujourd’hui. L’adéquation formation-emploi est ainsi formulée comme une responsabilité étatique où l’offre est au service de la demande immédiate.

Présenté de la sorte, le problème de l’adéquation formation-emploi donne à l’entreprise un rôle passif, un rôle de receveur, sans reconnaître que l’entreprise non seulement partage une partie de la responsabilité de l’adéquation, a le devoir de s’adapter elle aussi en fonction de l’offre disponible, par exemple en offrant une formation à l’entrée pour ses travailleurs ou en assurant le développement constant de leurs compétences. De la même manière, il est facile d’oublier que l’entreprise récolte l’usufruit de la formation octroyée à ses travailleurs. L’ETFP profite bien sûr aux individus formés, puisqu’ils ont ainsi accès à de meilleurs emplois, mais l’entreprise profite aussi de la présence de cette main d’œuvre, de même que d’une société bien éduquée, bien employée, et sereine.

En recadrant ainsi l’adéquation formation-emploi, la participation de l’entreprise devient évidente et nécessaire pour définir les besoins de formation, élaborer les programmes, mais aussi couvrir les coûts de formation, et faciliter l’accès aux équipements de pointe. De la même manière, l’entreprise doit aussi participer à la formation de ses travailleurs pour les emplois d’aujourd’hui et pour ceux de demain, de même qu’à leur progression vers des postes de supervision. Ainsi repensée, l’adéquation formation-emploi devient une responsabilité partagée par les individus, l’État, et l’entreprise, œuvrant de concert au développement de capabilités productives.

Nous avons mentionné brièvement les capabilités productives en introduction. Ces capabilités héritent des capabilités humaines leur recadrage des priorités économiques au profit des priorités individuelles et sociales, mais se concentrent sur des questions propres à l’ETFP, notamment la participation au marché du travail, l’accès à l’éducation, et l’inclusion sociale. Vu ainsi, l’ETFP, avec l’appui de l’État et de l’entreprise, a pour rôle de préparer à un métier, mais aussi de permettre aux individus de progresser dans leurs emplois ou dans un groupe d’emplois connexes, en leur inculquant des savoirs qui visent bien au-delà des besoins immédiats et sans ambition. L’ETFP doit en plus permettre un cheminement scolaire continu par le biais de formations complètes qui rencontrent les exigences d’entrée des programmes de niveaux supérieurs, et ce du primaire jusqu’à l’université. L’ETFP ne doit en aucun cas être structuré comme un système n’ayant comme voie de sortie que l’emploi. Bien entendu, cette exigence demande aussi qu’on repense les conditions d’entrée de bien des programmes. Finalement, l’ETFP doit fournir à ses étudiants les moyens de contribuer positivement dans leur lieu de travail et dans leur environnement social immédiat. À cet effet, l’ETFP ne doit pas évacuer de son curriculum les contenus plus généraux comme l’éthique, la pensée critique, ou la communication, simplement parce que le marché de l’emploi n’en fait pas la demande explicite. Les connaissances dites générales touchent toutes les sphères de la vie sociale et contribuent à l’épanouissement des individus.

L’approche par les capabilités productives reconnaît aussi l’effet multiplicateur qu’ont les établissements de l’ETFP sur leur environnement. Ces établissements ne sont pas seulement des pourvoyeurs de programmes, mais bien des institutions, à même de reconnaître et de répondre aux besoins locaux et de participer au développement social et économique de leur localité. De la même manière, l’approche par les capabilités productives reconnaît le rôle de premier plan joué par les enseignants de l’ETFP. Comme le montre notre étude, leur connaissance du secteur et leur engagement envers leurs étudiants et les finalités de l’enseignement, particulièrement en ce qui a trait à l’intégration sociale et à la lutte à la pauvreté, sont porteurs d’espoirs. Le succès de l’ETFP en Côte d’Ivoire passe par la juste reconnaissance et la participation de ses institutions et de ses acteurs.


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Eric Lavigne

Eric est un boursier post-doctoral à l’université de Toronto. Ses travaux de recherche concernent le management dans l’enseignement supérieur, les politiques organisationnelles et le lien entre formation et emploi.

 

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